Vis ma Vie

Maigris et tais-toi !

Bien le bonjour à toi,

Aujourd’hui je vais te parler de grossophobie, fat-shaming et body-shaming.

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Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été grosse. Je n’aime pas qu’on tourne autour du pot « Non tu n’es pas grosse tu as des formes, des courbes. Non mais tu n’es pas grosse comme Marguerite ! Elle, elle est grosse toi ça va! « . Non ! Je suis GROSSE. Je me le répète assez souvent pour dédramatiser, désacraliser et conjurer ce terme. Aujourd’hui j’apprends encore à accepter et à embrasser ce mot: « grosse ». Personne ne s’offusque jamais qu’on lui dise « tu es mince » ou « tu as maigri ». Pourquoi alors le terme « gros » serait l’équivalent d’une insulte ?

Du plus loin que je me souvienne encore, je n’ai jamais aimé mon corps. Je me répétais souvent « je suis une fille mince dans le corps d’une grosse ». Je voulais maigrir, je devais maigrir, je priais pour maigrir. Toute ma vie était construite autour d’un mode de vie qu’aujourd’hui je peux qualifier de malsain. Aller de régimes en régimes qui ne fonctionnent pas, me priver de manger pendant des jours, culpabiliser à chaque fois que je faisais des écarts dans mes pseudo régimes ultra agressifs, puis recommencer un autre régime et répéter le processus jusqu’à la culpabilisation, encore et encore et encore….

Parce que j’avais dans la tête que je ne serais heureuse que lorsque je serais mince. J’avais décidé que je ne pouvais pas finir ma vie grosse, que tous ces régimes devaient marcher, ou sinon je ne serais jamais aimée, jamais considérée comme belle. Aujourd’hui en y repensant, je trouve ça d’une extrême violence. Décider que mon bonheur allait dépendre du nombre qui s’affichait sur une balance, rejeter mon corps et le considérer comme une part externe à la personne que je suis.

Je suis grosse, mon corps est gros, mon âme est grosse, mon cœur est gros. Ma personnalité, mes forces, mes faiblesses, tout ça a été construit autour du fait que je suis grosse. J’aime la personne que je suis, et je ne serais pas cette personne aujourd’hui, si je n’avais pas été grosse. Alors m’évertuer à considérer MON corps comme n’étant pas le mien ? Pourquoi ?

Pour de nombreuses raisons.D’abord, parce que cette société invisibilise les personnes grosses dans les médias ou ne nous les montre que complexées, essayant désespérément de maigrir, victimisées et moches. Connaissez-vous un personnage de film, de série, de BD, gros et qui s’aime comme il est ? Ou dont le rôle dans l’intrigue n’a rien à voir avec son poids ? Connaissez vous un super héros gros ? Un gros dans une série présenté comme THE personne que tout le monde voudrait être ? Un gros affecté par les particules accélératrices de Flash ? Ou ça affecte uniquement les personnes minces ? Est-ce qu’une femme grosse peut être dans ma série préférée How to get away with a murder et être aimée, faire l’amour, tromper, trouver l’amour, comme un personnage normal de fiction, sans qu’on ne fasse cas de son poids ? Jamais ou alors très rarement.

Chaque fois qu’une personne grosse est à la télé, dans un magasine, etc…c’est dans des images avant/après super vendeuses, pour un produit d’amaigrissement. Ou alors on est présenté comme des marginaux négligés et qui se négligent. Ou encore on est le meilleur ami du héro, tu sais celui que personne ne voudrait être, celui qui se fait insulter et maltraiter par tout le lycée, oui l’éternelle victime. Parce qu’on est que ça, des proies fragiles à qui vendre des produits miracles amincissants ou alors des victimes complexées et malheureuses à cause de leur poids. Le message est bien clair : maigris et tu seras enfin heureux et accepté, gros comme tu es, tu es hors norme, moche et tu seras toujours rejeté.

Mais bien entendu, si ce mal-être se limitait à la pression des médias, ce serait trop facile ! Alors les gens que tu aimes en remettent trois couches. Depuis l’enfance tu te prends des réflexions dans la gueule sur ton poids par toute ta famille. Et même tes parents : « Ma fille tu es belle, mais si tu maigris, tu seras encore plus belle », « regarde tes bras comment ils sont gros dans ce tee-shirt », « regarde ton ventre dans cette robe », « regarde tes cuisses », « regarde tes copines, les filles de ton âge comment elles sont minces et belles ». Tu arrives aux fêtes de familles stressée, la boule au ventre, parce que tu sais que de ton physique au contenu de ton assiette, tu seras jugée. On te sort entre deux coups de fourchette « Tu sais? si tu ne maigris pas tu ne trouveras jamais de mari », « regarde tes cousines, ta sœur, tu ne veux pas être belle et fine comme elles ? », « Quoi tu vas manger tout ça ! Toi aussi regarde toi un peu, tu vas finir par exploser ». Ou quand tu es plus jeune « Amandine, tu dois faire quelque chose pour ta fille, regarde comme elle est grosse ! ». On te trouve des surnoms : la grosse, mamie dan*, bouboule…que toute ta famille prend plaisir à utiliser. Tu subis, tu agis comme si ça ne t’atteignait pas, mais tu es en pleures intérieurement. Même en écrivant ces phrases, mes larmes remontent à mes yeux.

Alors quand tu comprends que tu n’es pas assez bien même pour les gens que tu aimes le plus au monde, quand tu comprends qu’ils n’aiment pas ce que tu es, qu’ils te rejettent parce que tu es grosse, comment t’aimer toi-même ? Comment t’accepter ? Inconsciemment j’avais compris que pour le monde je ne serai jamais plus qu’une marginale, invisible, que personne ne pouvait aimer, alors j’ai décidé de me faire remarquer. Je voulais qu’on m’aime, alors j’ai commencé à être une sorte de rebelle à l’école, parce que je voulais qu’on me voit, qu’on me remarque, qu’on sache que j’existe. Je ne voulais pas être cette victime qu’on rejette et avec qui personne ne veut être vu. Puis en grandissant je me suis assagie, mais je voulais toujours de la visibilité, alors j’ai commencé à me faire remarquer en « bien ». Je suis passée de la rebelle à la chef de classe puis présidente de ma promo en terminale. Quelque part, sans même que je le sache, je faisais tout ça pour prouver que je n’étais pas seulement grosse. Qu’on ne pouvait pas me pousser dans un coin, coller une étiquette sur moi et ne plus faire attention à moi. Que j’étais beaucoup plus que ce que le monde voulait faire de moi.

Pendant un moment, ça a fonctionné comme thérapie, mais en arrivant en France, plus du tout. Parce qu’ici, je n’arrivais pas à m’affirmer, ce n’était plus mon monde, je n’étais plus la présidente de promo ou la rebelle. Il fallait tout recommencer, dans un environnement que je ne connaissais/comprenais pas, et je n’y arrivais pas. Je ne trouvais pas ma place, ni en tant que femme noire, ni en tant que femme grosse, alors je me suis mise à disparaître. Disparaître derrière de gros vêtements qui cachaient mon corps. Disparaître des cercles d’amis, des soirées, de la vie étudiante. Je me contentais d’aller en cours, puis de rentrer chez moi. Je suis alors entrée dans une phase de détestation de moi-même, où je pouvais passer 4 à 5 jours sans rien avaler. J’étais prête à tout pour maigrir, parce que si je maigrissais, les gens m’aimeraient, je ne serais plus invisible et je pourrais enfin être heureuse. Un cercle vicieux auto-destructeur où je ne mangeais pas pour enfin être heureuse, mais moins je mangeais et plus j’étais malheureuse.

Puis un jour, j’ai découvert l’afroféminisme. J’ai commencé à me documenter, dévorer des articles, regarder des vidéos. Ça a été une révélation. L’afroféminisme me disait, tu es une femme, noire, tu comptes, ce que tu penses compte, ce que tu es compte, tu n’as pas à subir le système. De là, ça allait déjà mieux. J’avais découvert une cause qui valorisait la femme noire que j’étais, qui me faisait comprendre que mon sentiment de rejet dans ce monde occidental était légitime et normal. Alors je m’y suis mise à fond. Puis un autre jour, je suis tombée sur un lien qui redirigeait vers un article sur la « Grossophobie ». Là, ma dernière phase de guérison a été enclenchée. Cet article a été la révélation de ma vie. C’était comme si j’étais atteinte d’une maladie inconnue depuis la naissance, qu’elle me tuait progressivement, m’empêchait de vivre et que finalement quelqu’un localisait le mal et le nom de la maladie. La grossophobie, cette idéologie discriminatoire, qui appelle au rejet, à la détestation, la marginalisation et l’invisibilisation des personnes grosses. Cet article c’est GROSSE de Mathilde, qui a notamment été candidate à The Voice. Je l’ai découvert sur le blog de L’Utoptimiste, dont chaque article est une véritable bénédiction, qui me fait aimer qui je suis un peu plus. J’ai lu cet article, ai pleuré en le lisant, l’ai relu encore et encore, en ai fait des captures d’écran, car c’était la première fois que des mots étaient mis sur mes maux. Je suis devenue une fervente militante du mouvement Body Positive, de tout ce qu’il prônait et j’ai décidé d’en faire ma religion.

Et depuis j’ai fait tellement de chemin, même si je suis loin d’être totalement « guérie ».  Je suis encore soumise à la pression sociale de maigrir, mais j’ai décidé d’avoir un credo: « I am good enough ». Telle que je suis, je suis bien. Je suis grosse, je suis là, je compte, j’existe, pas seulement à travers mon militantisme ou mes capacités de leader ou rebelle à l’école, non. J’existe, je compte car je suis une personne, grosse peut-être, mais qui mérite d’être regardée, d’être vue, de susciter le désir, d’être aimée. Qui mérite qu’on la voit comme une personne à part entière et pas comme la grosse qui doit se contenter de maigrir et se taire.

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Aujourd’hui, 21 ans après ma naissance, quand j’ai chaud, je peux retirer mon gilet et montrer en public mes gros bras dans un tee-shirt sans manche, sans en avoir honte. Récemment, j’ai porté mon premier crop-top qui montrait mon gros ventre plein de bourrelets. J’achète et porte des vêtements, plus pour me cacher, mais me montrer et montrer mon corps, parce qu’il est beau ! Parce que non seulement j’ai décidé que mon bonheur ne dépendra plus jamais de mon poids, mais aussi que le regard des gens et de la société ne pouvait pas dicter ma vie. Je n’ai pas de recette miracle contre la grossophobie ou le body-shaming, d’ailleurs il n’y a pas de recette miracle je pense. Il faut faire un choix, pas une résignation ou une option par défaut. Un choix de décider qu’on peut être gros.se et heureu.x.se, qu’on veut l’être, qu’on n’a pas à changer pour rentrer dans un moule qui ne veut pas de nous. C’est un choix de se dire qu’on supporte et qu’on supportera encore les blagues et les propos grossophobes, dans une société grossophobe, mais que ça ne dictera plus jamais notre façon de vivre. J’en suis là, j’ai décidé, j’ai fait mon choix et depuis je revis. La route est longue et tumultueuse jusqu’à la guérison totale, mais je sais que je peux le faire. I AM GOOD ENOUGH JUST AS I AM. Je ne vais plus raser les murs et me cacher, même si c’est ce que cette société voudrait.

Je suis grosse, je ne veux pas maigrir et je ne me tairai plus !

 

Credit photos : WEAR YOUR VOICE

*Du dialecte ivoirien le Baoulé qui est l’équivalent de « big mama »

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